bouche bée

Montpellier
La 3ème voix

Bouche Bée !

Un poète dépossédé de ses mots suite à un vol romanesque. Retour sur le récit d’un cambriolage sentimental.

Elle m’a enlevé les mots de la bouche, elle a été fine. Au début, j’ai trouvé ça louche mais j’ai continué mon spleen. Sans même me tirer les vers du nez, elle buvait le flot à mes lèvres et m’écoutait parler, sans maudire ; l’ivresse de l’éthylique poésie, l’alchimie fait frémir. Ce n’était pas le pied, ça ne rimait à rien mais ça m’a marqué. Alors, frénétique, j’ai voulu me mettre – avec la rigueur d’une machine – à écrire mais comme pour en rajouter une couche, j’ai tout oublié, manque de vigueur. Je l’avais sur le bout de la langue, j’y étais presque, j’en étais sûr mais son nom s’est dissipé comme une fleur en cavale qui s’épanouit dans la nature… Impossible de lui signifier quoi que ce soit ; face à son troublant regard, l’incapacité de rassembler mon courage ni mes syllabes. Mon goût prononcé pour l’articulation, disparu ! Englouties les formules de politesses et mes pirouettes syntaxiques ! Stupeur devant l’ampleur de la perte, j’hurlais sans voix, mille fois mais ma gorge déployée ne produisait aucun son. Rien à faire, j’étais tout simplement bouche bée, aphone, comme figé dans l’action. Tu m’étonnes !

Elle a raflé le magot, elle s’est barrée avec mes mots !

Elle a volé tous mes mots et puis elle s’est enfuie. Elle a raflé le magot, elle s’est barrée j’vous dis ! Elle est partie avec mes plans, mes projets, mes écris. Tous mes récits, mes carnets et mes idées, oh… Mes idées, toutes mes notes, elle a tout embarqué. Mes expressions, elle les a prises par cœur. Piqué au vif, j’ai une mauvaise impression, comme un bouquet de leurres sent la désillusion, la triste surprise et son odeur ; il me manque quelques années, des extraits de désirs et des passés abstraits, de potentiels avenirs. Je crois qu’elle l’a fait exprès, je ne l’ai pas vue venir. Enfin si, quand elle est partie de plaisir, c’était après.

Depuis, je me fais un sang d’encre…

Qu’on la retrouve, qu’on lance un avis de recherche ! Vous ne comprenez pas le caractère de son acte ? Je vois déjà les titres dans les journaux – en majuscules, c’est capital – « MAIS À QUOI SERT LA POLICE ? ». Où en est l’enquête sur le terrain ? J’aimerais consulter les relevés typographiques, le temps presse dans les rubriques, a-t-elle des complices ? Est-ce qu’on a une piste au niveau de sa locution ? Il faudrait peut-être la mettre sur écoute ? C’est vrai qu’un poète sans ses mots ça dégoûte, c’est démodé. On dira qu’il fait pâle figure, qu’il manque de style, c’est pas banal. C’est comme un visage sans yeux, un regard sans âme voire même mieux ; la possibilité d’un pléonasme inutile… Un collectionneur sans collection, vous voyez le tableau ? Où va le cœur, que fait la raison ? DAMNED ! Je ne me souviens plus avec passion ce que j’ai pu lui dire pour qu’elle prenne la fuite avec délectation et mon butin, la recette de mes exceptions, certaines phrases à peine cuites. Ah c’est malin ! Quel est son motif, son alibi ? L’ai-je effrayée ? La peur d’un néologisme facile ? Et si depuis j’ai grise mine, c’est que je me fais un sang d’encre…

Alors je me retrouve là, dans ce cirque qu’on fait rance, seul sur la piste à faire le tour de la question. Seul à tournoyer dans la danse comme un con, avec un trou immense à l’endroit de mon cerveau ; dans le berceau de la conscience, il n’y a plus que de l’eau qui s’abat en masse dense. Plus rien en haut, plus rien en bas, ni dans l’égo ni dans les doigts, rien ne s’écoule, plus rien que moi… et c’est déjà trop ! Trop tôt, beaucoup trop étroit, trop d’interférences. J’ai perdu mes lettres de noblesse quand elle a subtilisé mes mots d’esprit ; il ne me reste que des maux de têtes qui se tuent à me dire en chœur qu’elle me laisse pris. Qui sait ce qui a pu leur arriver depuis tous ces jours, à mes mots d’amour ? Qu’est-ce qu’elle va en faire ? Est-ce qu’elle les mâche, mes mots, dis ? Est-ce qu’elle couche avec dans les replis sensibles des chaleureux drapés de mes feuilles de papier ? Est-ce qu’elle s’enfile mes lignes aussi vite que je les ai décrites ? Est-ce qu’elle a déjà tourné la page ?

Elle a raflé le pactole, ça devrait lui rapporter gros.

Mon silence est d’ores et déjà éloquent quand à ses finances, faut me croire sur parole, elle vaut de l’argent. Ça devrait lui rapporter gros, elle a raflé le pactole et de toute évidence ça n’se compte même pas en euros. C’est mon lot de malchance, du poison en cadeau contre ces petites babioles. Vous connaissez l’adage « le poids des mots » ? C’est juste une image, y’a pas photo ; cette idole me fait défaut et dans mes parages désormais, à peine quelques bricoles, des mémos sans bémol. Sans être négatif, c’est dommage, j’aurais aimé développer mais j’ai dû me faire des films… Quels outrages magistraux que ces lâchetés frivoles qu’on lâche à demi-mot, de crainte qu’elles ne décollent ! Tous ces non-dits qui ne trouvent pas d’auditeurs attentifs, ces sous-entendus chétifs auxquels on n’accorde que peu d’importance.

C’est moi qui trime, c’est elle qui touche !

J’ai usé ma dernière cartouche, c’est fini, elle s’en est allée, pas moins farouche qu’elle n’est arrivée. Sans doute une faute de frappe, je n’ai pas fait mouche et me suis entaché de quelques crimes qui me feront condamner ; c’est fini, c’est terminé. C’est moi qui trime, c’est elle qui touche, vous comprenez ? Ici je dis au revoir à mes lettres d’adieu et autres jeux de langages ; mes mots en otage, mon inspiration a séché, je ne suis plus capable de bon sens ; j’écris maladroit, de haut en bas, sans dessus-dessous, je suis gauche et ça se voit. Cette fois-ci, elle m’a nuscrite.

L’horizon est bouché, que j’ose ou que j’arrête ; je ne vois pas la vie en rose, pour moi elle est Violette. ■

Fanchy Fanch